Sur la Piste du Renne Sauvage de Norvège

Préambule

Emmanuel Millet-Delpech et moi-même sommes partis au cœur de l’automne scandinave afin d’essayer d’observer les comportements des rennes sauvages et si possible, les photographier. Loin des clichés touristiques de la Laponie et des traîneaux de Noël, cet article propose une immersion photographique et scientifique au cœur du Parc National de Forollhogna.

Créé en 2001 au sud-est de Trondheim, ce sanctuaire de 1 062 km² offre un paysage unique où le patrimoine pastoral (estives, cabanes) cohabite avec une faune intacte. C’est ici, dans ce décor d’alpages, que nous sommes partis observer le véritable maître des lieux : le renne de montagne (Rangifer tarandus tarandus), dans sa version la plus sauvage.

Introduction

Le renne (Rangifer tarandus) est l’une des rares espèces de la mégafaune à avoir traversé les millénaires et survécu à la dernière glaciation. Présent en Fennoscandie depuis le retrait des glaces il y a environ 10 000 ans, il incarne l’âme des toundras.

Pourtant, en Norvège, deux histoires parallèles se dessinent. D’un côté, celle du renne domestique, compagnon millénaire du peuple Sámi. De l’autre, celle du Villrein (nom donné au renne sauvage en Norvège), libre de toute intervention humaine directe. La Norvège porte une responsabilité unique en Europe : elle est la seule garante des dernières populations viables de Rangifer tarandus tarandus sauvage.

© Thomas Durand – 2025

Entre Domestication et Héritage Sauvage

Une confusion règne souvent entre le renne des élevages Sámi et le renne sauvage. Si les interactions entre l’homme et l’animal sont anciennes, le pastoralisme intensif ne s’est véritablement structuré qu’entre le XVIe et le XIXe siècle.

Contrairement aux idées reçues, la distinction n’est pas seulement culturelle, elle est aussi biologique. Une étude archéologique et génétique récente (Salmi, J. Archaeol. Res., 2023) confirme que le renne de montagne sauvage a conservé une lignée distincte de celle des troupeaux domestiques. Ces derniers, sélectionnés pour leur docilité, présentent des variations morphologiques et comportementales.

Le Villrein, lui, subsiste dans une mosaïque d’îlots montagneux du sud de la Norvège. Le massif du Forollhogna en constitue l’un des bastions les plus septentrionaux et productifs, abritant des animaux souvent plus massifs que leurs cousins domestiques. Nous avons d’ailleurs pu observer des mâles avec une ramure imposante aux ramifications nombreuses comme l’atteste cette photo :

© Thomas Durand – 2025

Répartition géographique des populations norvégiennes

Aujourd’hui, le territoire du renne sauvage n’est plus un continuum écologique comme autrefois. L’anthropisation (routes et voies ferrées principalement) a morcelé l’habitat en 24 zones de gestion distinctes (surnommées « Villreinområder »), surveillées par le Centre Norvégien du Renne Sauvage et le NINA (Institut norvégien de recherche sur la nature).

Ces zones se regroupent en grands complexes écologiques, souvent inscrits en tant que parc national :

  1. Le Hardangervidda : Le plus grand plateau d’Europe, abritant la plus vaste population (env. 8 000 têtes).
  2. Rondane et Dovre : Le bastion alpin historique, célèbre pour le mont Snøhetta.
  3. Nordfjella et Fjellheimen : Une zone critique, tristement célèbre pour l’apparition de la maladie MCD (Maladie Débilitante Chronique), nous y reviendrons plus tard.
  4. Setesdal (Sud) et Reinheimen (Nord-Ouest) : Des zones aux topographies extrêmes, des fjords aux glaciers.

Le Parc de Forollhogna (Zone 19) se distingue par sa gestion apaisée, où l’équilibre entre pâturage traditionnel et faune sauvage est maintenu.

Paysage des steppes de toundra au cœur du parc national – © Thomas Durand – 2025

Écologie et comportement du renne sauvage

Observer le renne à Forollhogna exige de l’humilité. Animal grégaire, il vit en groupes dont la taille fluctue au gré des saisons. Pour réaliser nos images sans perturber les hardes, la règle d’or fut de marcher contre le vent. Car le renne sauvage possède une « distance de fuite » élevée ; une étude publiée dans Polar Biology (2021) démontre que la simple présence humaine peut provoquer une « perte d’habitat fonctionnel », poussant les animaux à abandonner des pâturages riches pour des zones de refuge plus pauvres.

Adaptations à l’hiver

L’animal est une merveille d’adaptation thermique. Sa fourrure, constituée de poils creux, offre une isolation telle qu’un renne couché ne fait pas fondre la neige sous lui. Son régime hivernal repose à 70% sur les lichens terricoles (Cladonia rangiferina et Cetraria islandica). Grâce à ses sabots larges faisant office de raquettes et de pelles, il pratique le « cratering » (creusement de cratères dans la neige) pour accéder à cette ressource. La digestion de ce lichen dans le rumen par fermentation microbienne est exothermique : elle produit de la chaleur qui aide l’animal à maintenir sa température interne sans gaspiller d’énergie.

Reproduction

Lors de notre reportage, entre mi-septembre et octobre, nous avons assisté aux comportements typiques du rut :

  • Les mâles, cessant presque de s’alimenter, consacrent toute leur énergie à la défense de leur harem.
  • Les postures de dominance, les grognements gutturaux et les frottements de bois rythment les journées sur le plateau.
Mâle en rut reniflant les phéromones d’une femelle – © Thomas Durand – 2025

Nous avons également observé le flehmen, comportement biologique observée chez de nombreux ongulés (cerfs, chevaux, bovins, etc.). Le mâle saisit les odeurs laissées par une femelle en chaleur (urine, sécrétions), puis tire la langue pour transférer ces molécules odorantes vers l’organe voméronasal (ou organe de Jacobson), situé au palais. Cela lui permet d’évaluer le statut hormonal et la réceptivité sexuelle des femelles. Ce comportement s’accompagne souvent d’un léger relèvement du museau, d’un air « figé », voire d’un filet de salive, comme en témoigne la photo ci-dessous.

© Thomas Durand – 2025

Gestion et Menaces

Dans cette partie, je m’attarderai davantage sur l’écriture car il me semble pertinent de développer les enjeux liés à la sous-espèce dans un souci de conservation.

Le paradoxe de la chasse

Il peut sembler contre-intuitif de chasser dans un Parc National. Pourtant, à Forollhogna, la chasse est un outil de conservation à en croire les autorités compétentes. Elle vise à maintenir la population (environ 2 000 têtes) en adéquation avec la capacité nourricière du milieu (le lichen, qui met 30 ans à repousser). Les quotas, fixés par le Miljødirektoratet (Agence de l’Environnement), autorisent le prélèvement de 300 à 500 animaux par an. La saison de la chasse s’étend de fin août à fin septembre et jugée est stratégique : elle précède les neiges et permet de prélever les animaux avant que le rut ne détériore la qualité gustative de la viande des mâles et n’épuise leurs réserves de graisse.

Les nouvelles menaces

Malgré cette gestion rigoureuse, l’espèce est classée « Quasi menacée » sur la Liste Rouge norvégienne (2021) et « Vulnérable » au niveau mondial (IUCN). On peut noter plusieurs menaces pesant sur la sous-espèce, notamment :

Le Climat : Les hivers doux provoquent des épisodes de pluie-sur-neige (ROS). L’eau percole et gèle au sol, formant une croûte de glace impénétrable. Incapable de briser cette glace pour atteindre le lichen, le renne risque la famine (phénomène de lock-out), contrairement au Bœuf Musqué plus puissant (Hansen et al., 2011).

La Fragmentation : Le problème n’est pas seulement la perte d’espace physique, mais la perte d’espace fonctionnel. Les études GPS du NINA montrent qu’un renne sauvage évite une zone de 1 à 5 km autour d’une infrastructure (route, cabane, ligne haute tension).

Exemple : Une seule route traversant un plateau ne « supprime » pas que 10 mètres de bitume, mais stérilise une bande de 5 à 10 km de large que les rennes refusent de traverser ou d’utiliser pour se nourrir.

Par ailleurs, le développement massif des parcs éoliens en Norvège (comme à Fosen) est catastrophique pour le renne. Le mouvement des pales, le bruit et l’ombre portée créent une barrière psychologique infranchissable.

Enfin, l’isolement génétique apparaît comme le dernier obstacle pour les rennes. Comme les hardes ne peuvent plus se mélanger (coupées par l’E6 ou le rail), on observe une perte de diversité génétique (dérive génétique). Les petites populations isolées (comme à Knutshø ou Rondane) deviennent plus vulnérables aux maladies et à la consanguinité. Pour la petite histoire, au début du 20ème siècle, des rennes domestiques ont été introduits dans certaines zones sauvages (Hardangervidda notamment) pour l’élevage, puis abandonnés ou mélangés. Cela a eu pour conséquence que certains rennes « sauvages » portent des gènes domestiques. Ces gènes peuvent coder pour des traits moins adaptés à la survie extrême (cycles de reproduction moins stricts, pelage moins isolant, comportement moins craintif face aux prédateurs). Le Forollhogna et le Dovrefjell (Snøhetta) sont précieux car ils abritent les lignées considérées comme les plus pures et originelles.

La Maladie (MDC) : Il s’agit de la Maladie Débilitante Chronique, une pathologie neurodégénérative complexe qui représente aujourd’hui la plus grande menace sanitaire pour les cervidés européens. Le prion responsable de la maladie s’accumule dans le système nerveux central et lymphatique, formant des plaques amyloïdes qui détruisent les neurones. Le cerveau finit par présenter des trous microscopiques, prenant l’apparence d’une éponge (d’où le nom scientifique d’Encéphalopathie Spongiforme Transmissible). Cette maladie impose une surveillance sanitaire drastique. Les prions peuvent rester infectieux dans le sol pendant des années (via les fèces ou les cadavres décomposés). Le lichen, qui absorbe les nutriments de l’air et du sol, peut potentiellement servir de vecteur. La gestion par l’éradication est la seule réponse actuelle de la Norvège via l’abattage total des individus au sein d’un groupe (même réponse en France dans les élevages atteints par l’épidémie de dermatose nodulaire). Concernant la zone de Nordfjella, cela a signifié tuer plus de 2 000 animaux, laisser la zone vide pendant 5 ans, et espérer que le prion disparaisse. C’est une menace existentielle : si la maladie atteint le Hardangervidda (8 000 rennes), l’abattage total serait logistiquement impossible et écologiquement désastreux.

© Thomas Durand – 2025

Conclusion

Au terme de cette immersion dans le Forollhogna, une évidence s’impose : le Rangifer tarandus tarandus n’est pas seulement un vestige de l’ère glaciaire, c’est une sentinelle de notre avenir climatique. Ce survivant, qui a traversé des millénaires de glaciations, se heurte aujourd’hui à la rapidité fulgurante de l’Anthropocène. Les barrières invisibles que nous dressons — routes, lignes électriques, réchauffement — morcellent son royaume bien plus efficacement que ne l’ont fait les glaciers.

La réussite de la conservation à Forollhogna prouve qu’une coexistence est possible entre pastoralisme traditionnel et vie sauvage. Mais cet équilibre est précaire. Sauver le renne sauvage ne demandera pas seulement de la science ou des quotas de chasse, mais du courage politique : celui de sanctuariser des corridors de migration et d’accepter que certaines montagnes restent, à jamais, le domaine du sauvage.

Cet article a 2 commentaires

  1. Antonin D

    Un plaisir de lire cet article et de continuer d’en apprendre sur cet animal emblématique.

    Je me rends compte que le renne semble vivre une situation similaire au bison d’Europe que nous avions en France. Oui la Norvège et la France ne sont pas les mêmes pays, la Norvège a moins d’habitants.

    Je constate que ces questions de coexistence entre le sauvage et les activités humaines sont difficiles et sensibles. Comme tu dis la politique doit prendre des mesures importantes et avoir du courage pour que les choses changent. Eux peuvent encore le faire car j’ai bien conscience que pour d’autres « plus gros pays » ça semble très compliqué vu comment nous sommes étalés et installés.

    Et autre point qui m’intéresse c’est ce lien entre le renne et l’humain. Se dire qu’il y a eu un contact et que certains rennes furent « approchés » pour devenir des rennes « domestiques » et cela dans plein de régions (Europe, Sibérie…).

    Affaire à suivre !

    1. Thomas Durand

      Merci Antonin pour ce commentaire !
      Effectivement, la France a moins d’espace sauvage que la Norvège. Nous sommes un pays agricole avant tout et il est désormais difficile de faire revenir des gros mammifères sur notre territoire.

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